Dans les coulisses de la traduction d’Exquisite Corpses
La traduction d’Exquisite Corpses est l’un des éléments qui participent pleinement à l’atmosphère unique de cette série mêlant violence brute, élégance glaciale et personnages inoubliables. À l’occasion de la sortie prochaine du sixième tome — attendu la semaine prochaine, le 26 juin — nous avons échangé avec Maxime Le Dain, traducteur de la série en français, pour mieux comprendre les choix qui se cachent derrière cette adaptation. Des différences de niveaux de langue aux difficultés rencontrées sur certains dialogues, il nous ouvre les portes de son travail.
Donner une voix à des personnages extrêmes
Parmi les personnages, il y a des tueurs professionnels très froids et des gros sadiques. Est-ce que ça se ressent dans leur langage ?
Disons que Tynion et les coscénaristes associés au projet ont clairement voulu donner des personnalités très distinctes à leurs tueurs, considérés un peu comme des MVP de NBA. Résultat, des personnages hauts en couleur et tous particulièrement barrés. Forcément, ça doit se retranscrire à la traduction, et je me suis bien amusé sur cette partie. Je pense notamment à la Congrégation, sorte de tueur chrétien intégriste qui dépèce ses victimes pour se faire un masque de chair à partir de leurs visages. Lui s’exprime un peu à la manière de ces pasteurs déglingués qu’on retrouve en masse dans le courant du Southern Gothic.
Il y a aussi Lady Caroline, une fille de la haute société, une milliardaire psychopathe qui prend plaisir à massacrer la plèbe. Dans son cas, un niveau de langage un peu plus soutenu était exigé, rendant ses actes d’autant plus choquants.
Dans le même style, l’un des tueurs est une sorte de jeune geek délinquant, et son vocabulaire s’en ressent. Mon seul regret : Rascal Randy, le plus barge de tous, ne décroche pas un mot du bouquin (ou presque). Mais c’est en partie ce qui le rend vraiment flippant !
Le comic book est décrit comme un thriller à la fois brutal et élégant. Au niveau du choix de tes mots, est-ce qu’on ressent cette dualité ?
Eh bien, j’espère ! Pour le coup, je ne sais pas trop comment répondre à cette question, si ce n’est en affirmant que, comme pour toutes mes autres traductions, j’ai donné tout ce que j’avais pour livrer aux lecteurs une VF aussi fidèle que possible aux intentions (telles que je les présume) des auteurs d’origine. Dans le cas d’Exquisite Corpses, il y a effectivement une brutalité inhérente aux récits de Battle Royale, c’est-à-dire la réalité du terrain et de l’horreur en cours à Oak Valley (l’arène où se jouent les combats), s’opposant aux passes d’arme feutrées et aux dialogues venimeux des 13 familles qui organisent ce jeu de massacre. J’ai bien évidemment fait en sorte de distinguer les niveaux de langue entre les familles, qui usent pour la plupart d’une langue « noble » ou plus contournée (exceptée la new-yorkaise), leurs hommes de main, au langage plus militaire, et aux habitants d’Oak Valley, qui s’expriment différemment selon leur âge et personnalité. Bref, j’ai fait mon boulot ! Au lecteur ensuite d’en juger la qualité 😉
Quel est le personnage dont tu as préféré écrire les dialogues ?
Bah, même réponse, du coup ^^
Si, j’ai beaucoup aimé traduire G4m3r Kid, le sale gosse au drone tueur. Très cruel et vicelard, dans son genre.
Sinon, du côté des ultrariches qui organisent la partie, j’ai quand même un faible pour la représentante du Massachusetts, une vieille dame amatrice de whiskys hors de prix, et qui mélange une certaine gouaille à un niveau de langue assez pointu. Elle m’a bien plu, elle aussi.

Les défis de la traduction d’Exquisite Corpses au fil des tomes
Cet album fait 64 pages et l’histoire est prévue en 7 tomes. Est-ce que ça change ta façon de travailler par rapport à un gros roman graphique de 200 pages ?
C’est toujours un peu délicat de traduire un récit en cours de publication, car on ne sait jamais si tel ou tel détail peut avoir de l’importance pour la suite. Dans le cas présent, par exemple, le personnage de Laura évoque dans le premier tome une expérience passée où elle aurait potentiellement pu voir des cadavres, et j’ignorais s’il s’agissait d’une fac de médecine ou d’autre chose (ce qui paraissait logique puisque le personnage est devenue secouriste). En tâchant de lire entre les lignes, j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait d’un passé militaire, la jeune femme ayant brièvement servi sous les drapeaux, ce que j’ai suggéré plus ou moins directement dans ma traduction. Bien m’en a pris, car c’est effectivement un détail qui se révèle essentiel plus tard !
Bref, tout ça pour dire qu’il est évidemment plus facile de travailler sur un récit bouclé. On peut procéder à des ajustements, retoucher certaines formulations, etc. Quant au mode de publication par fascicules choisi par Urban Comics, il empêche effectivement de revenir en arrière en cas d’erreurs. Mais en cas de bourde (et pour le moment, je n’en ai pas relevé), on pourra toujours rectifier au moment de la parution en recueil !
Sans trop spoiler le tome 1, est-ce qu’il y a une réplique ou un passage précis sur lequel tu as particulièrement galéré et pourquoi ?
Hmm… Probablement Mike, le pompiste de la station-service. Ex-toxico, dealer de weed à ses heures perdues, ultra-conspi et très touchant dans la manière dont il est décrit. Il s’exprime très familièrement, mais sans la moindre méchanceté, et je me suis bien tordu les neurones pour lui donner une voix française conservant cette espèce de dignité fragile qui me semble le caractériser.
Si tu étais un simple habitant d’Oak Valley au début de ce Battle Royale morbide, ça serait quoi ta technique pour survivre ?
Boarf, j’ai tellement de trad’ en retard que je ne suis même pas sûr de me rendre compte qu’un massacre est en cours dans la ville. Ma technique de survie serait donc probablement de rester au fond de mon lit, avec l’ordi portable sur les genoux et une perf de café dans les veines, et de sombrer aléatoirement dans des siestes fiévreuses et prolongées. Pas très glorieux, mais probablement efficace !
Merci Maxime pour nous avoir fait découvrir cet univers, et bon courage pour tes traductions en retard !
Cette plongée dans la traduction d’Exquisite Corpses montre à quel point le travail d’adaptation dépasse la simple transposition de mots d’une langue à une autre. Sens du détail, cohérence sur le long terme et recherche constante de la voix juste : autant d’éléments qui participent à l’expérience de lecture des fans de la série. Et alors que le sixième tome arrivera en librairie la semaine prochaine, le 26 juin, cette interview offre un éclairage précieux sur le travail discret mais essentiel qui se cache derrière chaque bulle.