Marine Piéto, lettreuse et superviseure webtoon

Publié le 06 mars 2021
Marine Piéto Marine Piéto

Marine Piéto, lettreuse et superviseure générale des webtoons chez MAKMA, répond à nos questions sur ses missions et le parcours qu’elle a effectué avant d’arriver au sein du studio.

Marine, peux-tu nous présenter le métier que tu exerces ?

Marine Piéto : J’ai deux casquettes chez MAKMA, je suis lettreuse et superviseure générale de l’ensemble de nos webtoons. Pour commencer, parlons du lettrage. C’est l’un des nombreux métiers de l’ombre qui se cache derrière le mot « auteur de bande dessinée ». Souvent, le lettreur se retrouve au bout de la chaîne de création. Dans une œuvre francophone, nous créons les bulles et disposons le texte (y compris les onomatopées) de façon à rendre la lecture agréable, claire, et surtout vivante. Dans l’adaptation d’une œuvre anglaise ou coréenne (pour un webtoon par exemple), nous nettoyons les bulles déjà existantes puis plaçons la traduction. Parfois nous sommes amenés à modifier les bulles, leur taille, leur forme, voire à les refaire carrément. En effet, comme nous travaillons beaucoup sur des webtoons, il faut nous adapter à la lecture sur smartphone, donc sur un petit écran. De plus, la langue coréenne prend souvent beaucoup moins de place que nos longs mots.

Un bon lettrage BD ne se fait pas remarquer

Le lettrage est d’autant plus dans l’ombre qu’un bon lettrage, c’est celui qu’on ne voit pas. En effet, lorsqu’il est bien fait, le lecteur profitera juste de son épisode ou de sa BD. Alors que si un texte est disposé n’importe comment, en touchant les bords d’une bulle par exemple, le lecteur le verra tout de suite et se demandera sûrement ce qu’il est en train de lire.

Ensuite, parlons de la supervision des webtoons. Elle se découpe elle-même en deux parties. En tant que superviseure d’un projet en particulier, je suis le lien entre la plateforme éditoriale et l’équipe qui adapte le webtoon concerné. Autrement dit, je préviens l’éditeur de la disponibilité d’un nouvel épisode (j’écris en anglais pour Naver, par exemple), et je transmets ses corrections au lettreur pour qu’il les intègre. Et tous les membres de l’équipe, le traducteur, l’adaptateur s’il y en un, le lettreur, le relecteur, me préviennent quand une étape a été franchie. Je peux ainsi mettre à jour l’avancée de l’épisode dans notre outil de gestion. En cas de soucis sur une étape, j’aide mes collègues à trouver des solutions, et je réponds à leurs questions. En cas de désaccord entre deux personnes, j’encadre la discussion, et tranche si besoin, tout en prenant en compte les arguments de chacun. Parfois j’argumente également auprès des éditeurs si notre relecteur n’est pas d’accord avec une correction qu’ils ont demandée, par exemple. On peut dire que je suis une sorte de chef d’orchestre qui fait en sorte que le tout sonne juste, ou autrement dit, que tout se passe bien. Je gère également les urgences quand il y en a. Car tous les épisodes de webtoons ont une date de publication, et on ne peut pas y déroger. Actuellement je supervise plus d’une trentaine de séries chez Naver.

Marine Piéto, chef d’orchestre webtoon

Pour finir, je suis également superviseure générale. On peut dire en quelque sorte que je supervise les autres superviseurs. En l’occurrence, mon rôle consiste surtout à les former dans un premier temps, puis à répondre à leurs questions au besoin, et parfois à vérifier que tout va bien. En tant que superviseure générale, je connais tous les process des différents clients, même si je ne suis pas amenée à communiquer directement avec eux. Je distribue également les cartes, en présentant les différents membres des nouvelles équipes que nous formons lorsqu’un nouveau projet débarque, ce qui comprend, le superviseur de la série. Lorsque quelqu’un nous rejoint, un nouveau traducteur de webtoons par exemple, je lui explique également notre fonctionnement, et ce qu’il a besoin de savoir sur notre process : où déposer ses documents, quelle forme vont-ils prendre, quelles sont les consignes à respecter, comment doit-il communiquer… Je participe également activement à la modification permanente de nos process, le but étant de toujours chercher à les améliorer pour faciliter le travail de chacun.

Quels sont les aspects agréables de ce métier ? Et les moins agréables ?

Marine Piéto : Côté supervision, il est agréable de savoir que tout se passe bien, de voir un projet avancer et tout passer au vert au fur et à mesure. En revanche, ça l’est beaucoup moins de gérer les imprévus et les urgences qui peuvent parfois prendre des heures, alors que j’ai déjà beaucoup de travail. J’aime beaucoup lettrer, et je suis toujours un peu déçue quand je n’ai pas le temps pour le faire. Même s’il est vrai que réussir à résoudre un bon gros problème est aussi une expérience intéressante.

Sculpter le texte dans les bulles de BD

Côté lettrage, j’aime sculpter le texte dans les bulles pour leur donner la forme idéale. Eh oui ! Les bulles sont rondes, il faut que le texte suive et c’est chouette à faire ! Placer les onomatopées, les déformer, leur trouver la bonne couleur, la bonne taille est également agréable. Ce qui l’est moins dans le lettrage, c’est quand les textes sont sur le même calque que les images, pour les bulles pas de souci, un peu de blanc ou de noir et c’est du ni vu ni connu. Mais pour les onomatopées… il faut parfois reconstruire les images, parfois carrément redessiner, ce qui fait perdre beaucoup de temps.

Petit aperçu du processus de lettrage

 

Quelles sont les qualités qui te semblent nécessaires pour devenir lettreuse de BD ou de webtoons ?

Marine Piéto : Beaucoup mais alors beaucoup de patience. Ainsi qu’une capacité à se concentrer intensément et longtemps. Le lettrage est un travail de précision, centrer correctement le texte dans une bulle n’est pas toujours facile. On finit par avoir le compas dans l’œil. Il faut aussi être motivé, et aimer ce qu’on fait. On travaille parfois énormément en période de rush, il faut pouvoir tenir le rythme. Pouvoir s’adapter est également très important. Les clients sont différents et ne demandent pas tous les mêmes choses. Bien sûr, il faut pouvoir travailler en équipe, et savoir gérer le travail à distance. Mais tu n’imagines pas à quel point je suis contente d’avoir un bon esprit logique ! Je ne sais pas comment je m’en sortirais sinon.

Ton métier a-t-il évolué depuis que tu as commencé ?

Marine Piéto : Oui, beaucoup. Au début, je ne faisais que du lettrage de webtoons. Puis, on m’a formé au lettrage de bande dessinée franco-belge, de comics et de mangas. Ce qui est encore tout autre chose. Maintenant, je forme également des lettreurs qui viennent d’arriver. Puis on m’a proposé de faire de la supervision, ainsi que de l’archivage, de travailler sur les process, modifier nos outils de gestion… Le rôle de superviseur lui-même n’existait pas avant qu’on me le propose, c’étaient Edmond et Stephan, les grands patrons, qui s’occupaient du contact client. Désormais, comme nous avons beaucoup de projets, ce n’est plus possible. L’entreprise grandit, toute notre organisation est en pleine évolution. Le webtoon est de plus en plus populaire et on nous propose de plus en plus de projets. Comme notre nombre s’accroît, notre structure change et continuera de changer.

Le lettrage en lui-même n’a pas changé depuis que j’ai commencé, par contre. Mais il le fera si de nouveaux formats débarquent. Lettrer un webtoon, ce n’est pas pareil que lettrer un comic ou un manga.

Quel est ton statut chez MAKMA ? Quelles sont tes conditions de travail ?

Marine Piéto : Mon statut est un peu particulier au sein de l’entreprise, comme j’ai plusieurs casquettes. En tout, je travaille facilement entre quarante et cinquante heures par semaine, ce qui n’est pas toujours raisonnable, j’essaye de m’améliorer.  Je travaille depuis chez moi, sur mon ordinateur personnel avec deux écrans. C’est beaucoup plus agréable pour lettrer. En général, je commence entre 9h00 et 10h00, et je termine entre 18h00 et 19h00. Mais je déborde souvent et je travaille régulièrement le week-end. Mes horaires sont libres, je dois juste délivrer mes épisodes en temps et en heure. Et gérer les urgences.

Le parcours atypique de Marine Piéto

Quel est ton parcours ?

Marine Piéto : J’ai eu mon bac scientifique en sciences de l’ingénieur en 2013. Bonne élève, je suis allée en classe préparatoire aux grandes écoles. Mais en deuxième année de physique-chimie, je suis tombée gravement malade, et mon année s’est terminée dès le mois de décembre. Pendant des mois, je n’ai rien pu faire. Mon état a fini par s’améliorer, mais j’étais toujours très affectée. J’ai donc pu entamer une licence 2 de physique puis une licence 3 que j’ai également dû arrêter pour soucis de santé. Au bout de quelques mois, je ne pouvais pas reprendre mes études mais je voulais faire quelque chose, j’ai donc entamé un service civique à Pôle Emploi pour aider les personnes en difficulté avec la technologie.

Comme je lisais beaucoup, j’ai fini par demander à rentrer dans une team de scantrad. Ce sont des bénévoles qui traduisent des œuvres (webtoon ou manga en général) qui ne sont pas encore licenciées en France. C’est là que j’ai appris le lettrage, ou « l’édit » comme ils l’appellent dans ce milieu. J’ai cherché à me professionnaliser, et j’ai découvert MAKMA à qui j’ai envoyé mon CV, une lettre de motivation, et j’ai eu le bonheur d’être prise à l’essai. Clairement, je n’imaginais pas devenir lettreuse un jour. Pour commencer, je ne savais même pas que ça existait. Mais je suis heureuse de l’être aujourd’hui.

Quel conseil donnerais-tu à un débutant dans ton domaine ?

Soyez autodidacte. On peut apprendre énormément de choses par soi-mêmes lorsqu’on en a la motivation, et ça peut nous ouvrir beaucoup de portes, tout en nous permettant de nous améliorer.

Quel a été ton projet préféré ?

SubZero et La malédiction de Lalin, deux projets aux dessins magnifiques, avec une histoire qui nous tient en haleine. J’adore travailler dessus. On les trouve gratuitement sur l’application Webtoon de Naver, allez les lire !

Aurais-tu une petite anecdote à nous raconter ?

Marine Piéto : Je suis l’une des rares personnes de l’équipe à utiliser des smileys dans mes messages. J’avais très peur de ne pas pouvoir, ou que ce soit mal perçu parce que ce n’est pas très professionnel donc au début, je n’en mettais pas. Mais c’est une habitude tellement ancrée, que j’ai fini par en mettre sans faire attention, et voyant qu’on ne me faisait pas de reproches, j’ai continué d’en mettre jusqu’à en utiliser autant que d’habitude. Ce qui m’a beaucoup soulagée, parce que c’était une source de stress de ne pas pouvoir les utiliser. En effet, on communique essentiellement par écrit entre nous, ou avec le client, donc on perd énormément d’informations. Je ne mets pas des smileys parce que je prends les choses à la légère mais parce qu’ils véhiculent des émotions. On peut difficilement montrer sa bonne humeur ou son mécontentement simplement avec des mots. Mais faites un petit sourire, et ça change tout. Quand il y a un souci, je pense que les autres le savent tout de suite, il n’y a plus de smileys. Au final, j’ai un peu contaminé les autres. Certaines personnes de Naver me répondent même avec un sourire. Cela rend les journées plus agréables, et ça nous rappelle que nous sommes des êtres humains, et non des 0 et des 1 derrière un écran.

Un webtoon lettré par Marine Piéto.