Interview d’Arnold Petit, traducteur de romans et de BD

Publié le 10 août 2020

Nous vous proposons l’interview d’Arnold Petit, spécialiste de la traduction littéraire. Après une longue expérience en tant que traducteur de romans, il rejoint le studio MAKMA et plonge dans l’univers des comics (Joker) et des webtoons, dont il assure plusieurs adaptations : Boyfriend of the Dead, La Jacinthe Violette… Arnold a gentiment accepté de répondre à quelques-unes de nos questions.

Pourquoi avoir choisi le métier de traducteur ? Était-ce un projet professionnel que tu avais depuis longtemps ?

Arnold Petit : En fait, je pourrais presque dire que c’est la traduction qui m’a choisi. J’ai suivi une scolarité littéraire et mon appétence pour tout ce qui touche à la culture britannique s’est manifestée très tôt – que ce soit leur cinéma, leur héritage littéraire, leur thé, leurs biscuits et, je l’admets, d’autres breuvages à base de céréales brassées. Dès mes études en fac de langues, la traduction figurait au rang des matières obligatoires, et comme je n’y étais pas mauvais, j’ai vite ambitionné de devenir traducteur audiovisuel.

La discipline du doublage français me passionne, comme j’ai eu la chance de grandir devant une télé au cours des années 80 et 90, et je pensais pouvoir « changer la donne » dans les mauvaises VF auxquelles on a eu droit par la suite. Mais les places pour ce master sont rares et je n’ai validé qu’un seul des deux examens requis. Ainsi, après avoir validé ma maîtrise de traduction littéraire, je me suis réorienté en recherches, tout en travaillant dans un magasin pour gagner ma vie – et en cherchant en parallèle des premières expériences professionnelles en traduction qui ne se présentèrent jamais.

La traduction audiovisuelle, un monde très (trop) fermé

Pour la faire courte, au bout de trois ans, le magasin dans lequel je travaillais a fermé pour cause économique et j’ai eu droit à un an de chômage et une formation de mon choix, entièrement financée par l’état. Une aubaine ! Je me suis donc formé à l’adaptation en doublage audiovisuel via un centre de formation (par le même chargé de formation que le fameux master que j’avais échoué à rejoindre), tout en suivant des cours de comédie en post-synchronisation, histoire de bien m’immerger dans le domaine. Puis j’ai obtenu des petits boulots pour des boîtes de production en doublage (travaillant pour des soaps à destination d’un public expatrié, des sketchs et des documentaires) mais les contrats restaient rares, surtout pour un petit jeune. Puis, au cours d’une soirée, j’ai rencontré une jeune libraire à qui j’ai confié mon envie de traduire. Coup de chance, une de ses anciennes copines en master d’édition était devenue éditrice chez J’ai Lu. Elle m’a mis en contact avec elle et j’ai pu passer un essai qui s’est avéré concluant. Ainsi, comme le dit bien le professeur Ian Malcolm : la vie a trouvé son chemin !

Qu’est-ce qui t’a poussé à aller travailler chez MAKMA ?

Arnold Petit : Rien ne m’y a poussé : on est tout simplement venu me chercher !  En fait, j’avais rencontré Edmond Tourriol à l’occasion d’un salon (le Geekopolis, si mes souvenirs sont bons). Mon association et lui présentions l’un après l’autre une conférence – nous parlions du cinéma de Tim Burton et il venait parler du métier de traducteur de comics. J’étais déjà un énorme bédévore, et étant jeune traducteur depuis quelques temps seulement, j’ai pris le risque d’aborder Edmond pour qu’il me renseigne sur les spécificités de ce type de travail, son marché, etc. Ce qu’il a fait avec diligence en me présentant MAKMA, mais il m’a aussi précisé que le métier était forcément un lieu de niche et que le travail y était rare. Les types dans mon genre à lui demander comment on traduit des comics devaient être légion.

Nous avons tout de même gardé contact, et quelques années plus tard, il m’a proposé de venir participer à la rédaction du site Superpouvoir.com qu’il venait de relancer. Je parvenais à gagner ma vie en tant que traducteur depuis plusieurs années à ce moment-là, et Edmond, qui avait noté mon intérêt pour le style, m’a confié de la traduction de rédactionnel pour les fascicules Marvel parus chez Hachette (Miss Hulk et Miss Marvel, deux héroïnes géniales). Dans l’intervalle, j’ai cherché des comics inédits à traduire, toujours dans un genre assez précis – je suis fan de culture fantastique et horrifique et je voulais proposer à des éditeurs des projets de comics dans cette veine à traduire.

Joker de Carpenter : une opportunité unique

J’en ai présenté à plusieurs maisons d’édition, ainsi qu’à Edmond, et bien que ce n’était pas gagné d’avance, j’ai eu la chance via MAKMA de pouvoir passer un essai pour Urban Comics sur un numéro du cycle « Year of the Villain ». Et pas n’importe lequel : le Joker scénarisé par John Carpenter – un numéro que j’avais déjà commencé à traduire sur mon temps libre, par pur hasard et au cas où. Un personnage issu d’un de mes univers favoris (celui de Batman) et écrit par une de mes idoles ! Un sacré coup de bol ! Encore une fois, l’essai a été concluant. La traduction du Joker et celle du numéro consacré à Black Mask, ont été validées et publiées en juin 2020 dans le recueil Justice League : Doom War.

Justice League Doom War
Justice League Doom War

 

Les projets sur lesquels tu as l’habitude de travailler nécessitent-ils beaucoup de recherches ? (De vocabulaire, de tournures de phrase, de compréhension…)

Arnold Petit : De mon expérience, chaque projet nécessite de la recherche. Par exemple, en littérature, de nombreuses publications nous viennent des États-Unis, et ils ont un parlé et une manière d’écrire qui leur est propre. Il est nécessaire d’adapter au mieux leur langage pour que celui-ci soit acceptable pour des lectrices et lecteurs francophones. Ils ont aussi des expressions bien à eux, comme dans toutes les langues, et il faut savoir jouer avec les mots en cas d’impasse culturelle ou lexicale. De même, ils ont aussi des références culturelles très précises et il faut parfois faire soi-même des recherches pour établir les notes de bas de page, car ce serait stérile de tout adapter à notre culture.

La traduction, un travail de souplesse et d’écoute vis-à-vis des clients

Exemple très simple : je me rappelle encore récemment avoir vu la mention d’un Prisunic dans un roman de Stephen King, probablement traduit à l’époque pour parler d’un Walmart… Une vraie « capsule temporelle » à la fois franchement datée et un peu gênante pour un lecteur moderne…  Pour les néophytes, et selon ce que demande l’éditeur, il faut donc expliquer en note de bas de page ce qu’est Walmart. Quant aux tournures de phrases et au ton employé, tout dépend des demandes du client. Dans une romance, par exemple, il est demandé assez expressément par les éditrices françaises d’effacer un maximum de vulgarité. Les Américaines n’hésitent jamais à employer des mots comme ass, boobs ou cock, mais pour je ne sais quelle raison, il a été décrété que la lectrice française était trop délicate pour ce genre de vocabulaire – ce que je trouve absurde à titre personnel, mais ce n’est pas à moi d’en décider. En littérature jeunesse, c’est parfois la même chose. L’important, surtout quand on collabore pour la première fois avec un éditeur, c’est de travailler main dans la main avec lui, et de passer un premier essai (j’en propose souvent, cela me semble normal) afin de bien s’entendre sur ce qu’on peut ou ne pas dire en fonction du lectorat visé.

Parle-nous des derniers projets sur lesquels tu as travaillé en tant que traducteur. Quels ont été leurs particularités, les défis qu’ils t’ont posés ?

Arnold Petit : Récemment, en plus des numéros de Joker, Black Mask et des webtoons, j’ai aussi travaillé sur une romance en plusieurs tomes. Ce genre de littérature n’est pas du tout ce que j’apprécie mais j’en ai traduit assez pour en connaître les codes – le plus gros défi consistant souvent pour ma part à faire abstraction de la vacuité de ce que ça raconte. Toutefois, la dernière était amusante, dans le sens où l’histoire se déroulait dans un univers un peu « punk » avec une héroïne un peu destroy. Pour le coup, on m’a autorisé à conserver son langage ordurier et ses manières intactes, ce qui est rare dans ce genre de livre. En revanche, le défi était que cette héroïne (il s’agit de la vie de l’autrice lors de son adolescence ) a tout un langage à elle, et elle invente des mots et des termes. Grâce aux commentaires lus sur des sites américains, je savais que les lectrices avaient adoré ce côté un peu absurde du langage du personnage et il fallait que j’essaye de le conserver au maximum. Un truc que les américains aiment beaucoup faire, c’est prendre des noms pour les changer en verbe. Exemple, si je prends le nom Mephistopheles et que je parle d’un personnage ayant été « mephistophelesisé », ça donne une idée du genre de choses qu’il faut parfois traduire ou adapter en fonction du lectorat cible et du personnage qui le prononce. Ici, c’était une adolescente destroy des années 90 pour un lectorat plutôt jeune adulte. Tout concordait pour que je conserve ces choses-là.

Deux projets en cours : une biographie…

Parmi mes traductions toujours en cours se trouvent deux projets que j’ai proposés à des éditeurs et qu’ils ont acceptés. D’abord, la biographie d’un groupe de metal (dont je suis fan). C’est un sacré défi à titre personnel, mais aussi professionnel, car l’ouvrage a d’abord été traduit depuis le portugais vers l’anglais. On sent donc que la langue n’est pas tout à fait ce qu’elle est supposée être et il faut donc trouver des manières de présenter ce qui est dit, se mettre dans la peau des musiciens, et essayer d’adopter le parlé qu’ils peuvent avoir. C’est un ouvrage extrêmement complet, mais pas spécialement académique et il faut donc trouver le bon équilibre et aussi faire de nombreuses recherches. En effet, le groupe vient du Portugal et l’ouvrage fourmille de nombreuses références à des salles de concert du pays ou à des anecdotes historiques. Je ne connais absolument pas la culture du pays et j’apprends énormément de choses dessus grâce à ce livre. C’est extrêmement satisfaisant et enrichissant, car peu d’ouvrages m’offrent cette fenêtre sur le monde, l’histoire ou une culture qui m’est étrangère. Qui a dit que le metal était une musique d’inculte ?

… et un roman jeunesse

Le second projet est un roman fantastique pour la jeunesse, qui est en cours d’adaptation pour une série Netflix. Je ne peux pas encore donner le titre mais le sujet est très lourd, et dramatique, ce qui peut être un défi en soi.  Le livre est un plaisir à faire car on est complètement dans ce que j’aime et apprécie, mais il faut savoir que la publication initiale de ce roman remonte aux années 90 et l’éditeur s’inquiétait que le langage ne soit trop daté pour le lectorat d’aujourd’hui. J’ai donc entrepris dès mon essai de proposer un ton plus moderne, ce qui n’a franchement pas été compliqué, mais il fallait encore une fois bien doser le champ lexical et le rendu des dialogues. Pour tout dire, et en toute modestie, le projet était déjà à l’étude chez l’éditeur avant que je leur propose, et aux dires de l’éditrice, c’est mon essai qui a convaincu l’équipe de poursuivre l’acquisition du roman. Un sacré beau compliment dont il faut maintenant me montrer digne !

Quelles sont les différences entre traduire un comic book et traduire un webtoon?

Arnold Petit : Dans la méthode pure, il n’y a pas de réelle différence entre les deux formats. Que cela soit l’un ou l’autre, les directives du client ou de l’éditeur restent la priorité. Toutefois, lorsqu’on parle d’une grosse licence, comme par exemple DC Comics, il y a tout un passif à respecter : les noms en vigueur des lieux et personnages, un certain degré de langage à respecter, une mythologie, etc. De même, on ne peut en aucun cas changer sans raison l’ordre d’un texte, d’une bulle, le sens même de ce qui est dit dans le comic book, et chaque mot en V.O doit figurer dans la V.F – et je ne dis pas cela dans un sens péjoratif, au contraire, je trouve très agréable qu’il y ait des règles précises et que notre travail soit dirigé de la manière la plus précise possible. Après tout, de nombreux lecteurs, fidèles depuis des années, voire des décennies, à certains personnages, seront attentifs à ce que vous proposerez et il ne faut pas bousculer leurs habitudes – moi-même, je ne le souhaiterais pas. Je ne parle là que de ma courte expérience avec une grosse entité.

Davantage de liberté avec les webtoons

Pour l’adaptation des webtoons, s’il reste tout aussi essentiel de respecter les demandes du client, on est un petit peu plus libre de jouer avec le texte, de changer l’ordre des bulles, de rallonger les phrases si nécessaire. Le côté parfois un peu « outrancier », hystérique, voire absurde de certains dialogues de webtoons est parfois très complexes à conserver en l’état (la culture et l’humour asiatiques ne sont pas du tout les mêmes qu’en Angleterre ou en France, par exemple) et il faut fatalement être un peu plus souple pour retranscrire des blagues ou des situations. Évidemment, tout dépend du type d’histoire et du ton employé. Une différence majeure reste tout de même pour le traducteur le temps accordé à la traduction. Le rythme de publication d’épisodes de webtoons est très soutenu et il faut rendre des chapitres chaque semaine, là où on a plusieurs semaines voire des mois pour travailler sur un comic book. On a la chance d’avoir aussi des retours direct des auteurs des séries de webtoons, qui font part de leurs impressions, de ce qu’ils voudraient changer ou modifier. Toutefois, il arrive parfois que ces retours soient un peu décalés par rapport à la publication, ce qui oblige notre équipe à revenir sur d’anciens épisodes déjà validés. Mais le studio MAKMA est au taquet, consciencieux et toujours à dispo.

Quelle est l’œuvre que tu as pris le plus de plaisir à traduire à ce jour ? Pourquoi ?

Arnold Petit : Récemment, le Joker de Carpenter (forcément), mais depuis le début de mon activité, je choisirais le roman Carrying Albert Home (Albert sur la Banquette Arrière, chez HarperCollins), écrit par Homer Hickam ; c’est un roman fabuleux. L’éditrice me l’a présenté en ces termes : « c’est un livre très original, j’ai tout de suite pensé à vous ». C’est encore un des plus beaux compliments qu’on m’ait fait dans mon travail. Un autre compliment viendrait plus tard, après la sortie du livre, quand le journal l’Express qualifiera le livre de « rudement bien traduit » – seule et unique accolade que la presse m’ait accordé à ce jour, et pas des moindres. C’est l’histoire d’un couple mal assorti qui doit ramener son alligator domestique dans sa Floride natale en pleine crise économique des années 30. C’est un road-trip à la fois touchant, poétique et absurde, proche d’un film de Terry Gilliam ou même Tim Burton. Il y a absolument tout dans ce livre : de l’aventure, des personnages authentiques, de l’humour, du slapstick, des références au cinéma classique et aux luttes sociales, un combat naval, des bandits pas doués et même une histoire de fantômes ! C’est comme le Joker de Carpenter, je fais ce métier pour avoir la chance de tomber sur ce genre de choses. J’aimerais pouvoir traduire ce type d’histoire à longueur de temps. Ce sont de beaux cadeaux.

Entre Boyfriend of the Dead et La Jacinthe Violette, lequel est le plus compliqué à traduire ? Pour quelle raison ?

Arnold Petit : Les deux ont leurs difficultés, mais je pense que Boyfriend of the Dead est bien plus difficile. Tout d’abord, l’anglais y est parfois approximatif. Ensuite, le degré d’absurde y atteint des sommets. C’est un humour très asiatique et décalé, fortement porté sur des références aux jeux vidéos, aux tutos de cuisine, et toutes sortes de blagues méta-textuelles. Chaque personnage a un degré d’humour différent et il leur arrive de se « contaminer » les uns les autres, voire de briser le quatrième mur. Le texte prend ainsi parfois des formes insolites, comme une recette, une règle de jeu, un menu de jeu de rôles, l’interface d’une application de réseaux sociaux ou d’itinéraire… C’est une histoire très amusante, et elle est à l’image de N, son personnage principal, un zombie fou de cuisine : elle ne s’arrête jamais et se renouvelle tout le temps – c’est d’ailleurs là que réside son aspect surprenant. Mais il faut parfois s’accrocher pour suivre, et en fonction des épisodes, il arrive que ce soit un peu crevant à faire.

Boyfriend of the Dead, Naver Webtoons
Boyfriend of the Dead

 

Pourquoi avoir choisi de traduire l’un des titres (Purple Hyacinth) et pas l’autre ?

Arnold Petit : C’est tout simplement un choix de l’éditeur et des auteurs, mais il y a aussi une raison très simple. Purple Hyacinth (La Jacinthe Violette) est le pseudonyme d’un des deux personnages de l’histoire, il y a donc, vis-à-vis du lecteur et du récit, une véritable importance à traduire son nom (que j’ai tout de suite perçu comme une référence au fameux Dahlia Noir). Tandis que Boyfriend of the Dead est un clin d’œil au cinéma de George A. Romero, l’homme qui en 1969 a inventé le zombie mangeur d’homme dans le film La Nuit des Morts-Vivants dont le titre original est Night of the Living Dead. Pour résumer l’importance du bonhomme et de cette saga, sans eux, The Walking Dead n’existerait pas. Romero a offert plusieurs suites à son film : Dawn of the Dead (Zombie en VF), Day of the Dead (Le Jour des Morts-Vivants), Land of the Dead, Diary of the Dead et enfin Survival of the Dead – dont les titres n’ont pas été traduits en France, preuve de l’impact qu’a conservé le titre de cette saga dans la mémoire collective des cinéphiles. On peut aussi citer le titre du film culte hommage à Romero, Shaun of The Dead, qui a contribué à ce que le titre et les zombies restent bien ancrées dans la culture populaire générale. Cela me semblait tout à fait logique de conserver ce titre tel quel, et comme Naver ne nous a rien demandé à ce propos, je pense que c’était l’idée, et qu’ils savaient que les auteurs tiendraient à ce que l’hommage à Romero figure dans d’autres pays.

Tu fais partie des traducteurs du Joker. Peux-tu nous en dire plus ? Comment perçois-tu ce personnage ? Est-il difficile à traduire ?

Arnold Petit : Travailler sur un projet tel que Year of the Villain : Joker est pour moi une forme d’aboutissement. Déjà, parce que je suis un fan absolu de l’univers de Batman, mais aussi parce que le scénariste de ce numéro est John Carpenter, un réalisateur et scénariste très cher à mon cœur. L’un des plus grands réalisateurs d’épouvante sur l’un des méchants les plus emblématiques et classiques du monde, tous médias confondus… Je pouvais difficilement être plus comblé ! Paradoxalement, j’ai toujours perçu ce personnage comme une abstraction de personnage, un vilain insaisissable. Peut-être même l’a-t-il été pour certains scénaristes qui ont eu la tâche de le mettre en scène. Gamin, j’étais fou de Jack Nicholson dans le film de Tim Burton, il me faisait rire et me paralysait de terreur tout à la fois ! Et c’était bien avant que je ne découvre les comics, dans lesquels, contrairement au film, il n’avait pas de réelle identité définie, autrement que son avatar de clown prince du crime, et c’est ce que j’apprécie particulièrement, même si j’adore ce qu’ont proposé des récits comme Killing Joke ou White Knight. De mon point de vue, le Joker est aussi légitime que les personnages des pièces de Shakespeare ou que les grands héros de cinéma classique, comme Charlie Chaplin, Buster Keaton ou même John Wayne : quel que soit le personnage qu’il incarne, pour le public, c’est toujours Chaplin, Keaton ou Wayne. Et quand le Joker arrive au cinéma, on est fasciné de voir ce que le comédien qui endossera son costume va lui apporter – un peu à la manière du monstre de Frankenstein ou James Bond. C’est un véritable mythe moderne dans tous les sens du terme.

« Il fallait à la fois conserver le sens de ces joutes mais aussi les assonances qui faisaient tout leur charme »

Au delà du fait que je tenais absolument à réussir cette traduction à titre personnel, le projet avait cette particularité unique au personnage du Joker, à savoir qu’il ne raconte presque jamais lui-même sa propre histoire (le genre de mise en abîme qui contribue grandement à son mystère). Elle est souvent contée par un tiers, comme c’est le cas ici par un nouvel homme de main choisi au hasard, ce qui rend parfois ses dialogues un peu cryptiques, et sa verve assez insaisissable. Je me souviens qu’à un moment, il m’a été difficile de comprendre si le Joker se parlait tout seul ou s’il lisait dans les pensées de ce narrateur qui raconte son histoire, à la fois fasciné et terrifié par les agissements de son nouveau patron (d’autant que l’homme de main en question sort tout juste d’Arkham et n’a donc lui-même pas toute sa tête). Il y avait aussi tout un tas de jeux de mots sur la nourriture à retranscrire, des calembours prononcés par le Joker et Le Prince du Condiment, un méchant ridicule de l’univers DC qui projette de la sauce sur ses adversaires.

Joker, de John Carpenter
Joker, de John Carpenter

Traduire le Joker : un défi toujours enrichissant

Il fallait à la fois conserver le sens de ces joutes mais aussi les assonances qui faisaient tout leur charme, quitte à en faire des allitérations (« sauceless simpletons » devenant « bande d’andouilles », par exemple). Certes, ce sont là des défis mais c’est aussi extrêmement amusant à faire et c’est pour ce genre de choses que je fais ce métier : allier plaisir de l’histoire et du contenu avec celui du jeu, de l’adaptation… J’aime jouer avec les mots (même si ça les abîme, à force). Il n’y avait donc pas de réelles difficultés, uniquement le souci de bien respecter les demandes d’Urban Comics qui sont forcément très précises au vu du matériel d’anthologie dont ils ont la charge. Mais avec le Joker, j’ai tout de même senti qu’on m’avait accordé une certaine liberté de ton, car c’est un personnage tellement libre et chaotique dans son comportement qu’il semble que chacun puisse lui apporter une touche personnelle en traduisant ses blagues ou ses sautes d’humeur, et je crois qu’en cela, il est aussi unique. Bien sûr, retrouver le personnage dans un avenir proche ou lointain me ferait extrêmement plaisir. Sait-on jamais !

Si tu pouvais choisir n’importe quelle œuvre à traduire, laquelle prendrais-tu et pourquoi ?

Arnold Petit : Une seule ?! Voilà une question fort injuste… Au delà du monde de la BD auquel je serai toujours partant pour participer (je rêve de traduire les titres du label de Joe Hill chez DC, Hill House Comics, ou bien les héros sombres qu’on trouve dans l’œuvre de Mignola et les monstres de Marvel, comme Blade), partons du principe que nous vivons dans un monde idéal et que je puisse un jour traduire un ouvrage de Clive Barker ou de Stephen King. Je serais aux anges, tout simplement. Ce sont pour moi les meilleurs dans leur partie. Mais évidemment, ces auteurs sont déjà entre les mains de traducteurs exceptionnels, comme Jean-Daniel Brèque, qui m’a permis de lire Barker – un de mes auteurs fétiches. Sinon, mon grand fantasme en traduction serait de traduire de vieilles histoires de fantômes victoriennes (les fameuses « ghost stories ») dont beaucoup restent inédites en France. Les histoires d’Amelia B. Edwards, M.R James ou J.H Riddell… J’adore ces vieux contes, leur musicalité, l’aspect désuet et envoûtant des mots qu’employaient ces autrices et auteurs. Même si peu d’éditeurs s’y intéressent, certains prennent le risque d’en publier (L’Éveilleur, ou l’excellente revue Le Visage Vert). Je pense que ce qui est invisible depuis longtemps mérite d’être parfois un peu mis en avant et j’aimerais faire découvrir ces frissons-là à de nouvelles lectrices et de nouveaux lecteurs.

Quels sont les enjeux du métier de traducteur littéraire par rapport à celui de comics/webtoons ?

Arnold Petit : Je ne peux parler que de ma propre expérience, encore une fois, mais pour moi, la traduction de comics et de webtoons fait partie intégrante du métier de « traducteur littéraire ». Je traite les deux sujets avec le même sérieux. Bien sûr, je traduis bien plus de livres sans images que de bandes-dessinées car le marché le veut ainsi et je n’ai pas la chance de parler une langue exotique qui me rendrait absolument indispensable. Mais si l’inverse était possible, je serais évidemment ravi. L’édition reste un marché complexe et changeant, que ce soit en littérature ou en BD, et l’enjeu principal selon moi est d’y demeurer actif en toutes circonstances.

La Jacinthe Violette, Naver Webtoons
La Jacinthe Violette.

 

Y aurait-il un autre domaine de la traduction dans lequel tu aimerais travailler en plus de ceux que tu côtoies déjà ?

Arnold Petit : Comme je le précisais au début de cet entretien, mon idée initiale était de travailler en tant qu’adaptateur audiovisuel en doublage. J’ai fait quelques menus contrats il y a des années mais la littérature est tombée dans l’équation, et le travail est devenu d’un coup bien plus régulier – et bien mieux payé. L’édition est un monde fermé, mais le doublage ? C’est encore pire. Même officiellement formé, il est très difficile d’y entrer et à moins de se déplacer en personne dans les studios, on considère peu les candidatures, surtout quand le CV est mince. J’ai fait ça pendant des mois et c’était assez éprouvant tant rien ne revenait. À moins de connaître un directeur artistique par son petit nom, impossible d’entrer dans un studio. Et le travail demande un matériel infiniment plus conséquent, dont un logiciel qui fonctionne par clé cryptée et coûte une petite somme. Cela dit, j’adorerais refaire une mise à jour de mes compétences sur ce logiciel et retenter ma chance, d’autant que je travaille ces derniers temps de plus en plus sur des livres adaptés à l’écran. C’est donc un « why not ».

Est-ce que tu as déjà eu à traduire une œuvre qui ne t’a pas plu ? Quelles sont alors les difficultés ?

Arnold Petit : Oh, beaucoup ! J’ai débuté mon activité en traduisant de la romance et il m’arrive de continuer à en faire. C’était une première expérience, il fallait bien commencer par quelque chose, et cela a été extrêmement enrichissant et formateur. Je ne changerais ça pour rien au monde, d’autant que j’ai eu la chance de travailler (et travaille toujours) avec des éditrices géniales dans ce domaine ! L’ennui, et c’est assez cocasse, est que je suis le dernier profil qu’on s’imaginerait travailler sur ce genre de livres. Je suis musicien de musique metal extrême, je raffole des films d’horreur, de comics de super-héros et de littérature gothique victorienne, c’est dire si je ne me sens pas forcément à ma place dans les univers où un bon coup au plumard et un compte en banque bien garni peuvent faire oublier les exactions d’un pervers narcissique sur une jeune femme fragile. Il m’est aussi arrivé de signer des livres sous un pseudonyme tellement je ne me voyais pas assumer certaines histoires.

« Un traducteur doit traduire »

Mais un traducteur doit traduire. Après une première romance, on m’en a confié une autre, puis une autre, et cela a résumé mon CV pendant un peu trop longtemps. Il existe un véritable marché, très florissant pour cette littérature, et quelque part, c’est tant mieux. Étant en plus un peu accroc au travail, je ne refuse que rarement, et à force, on me fait confiance car je connais bien le genre et je sais donc le traduire, même si je préfère largement qu’on me confie des polars, du Young Adult, du fantastique et de la BD, qui m’octroient le plaisir de cumuler mon métier avec des univers qui m’ont forgé et me forgent encore. La difficulté est donc d’apprendre à faire abstraction de ce qu’on lit. En revanche, en comédie romantique, je me suis énormément amusé ! Je peux par exemple citer le livre Wallbanger d’Alice Clayton (chez J’ai Lu) qui était vraiment drôle à faire, et je le recommande à quiconque qui apprécie ce genre !

Est-ce que tu as déjà eu à traduire une œuvre « mal écrite » ? Quelle méthode adoptes-tu dans ces cas là ? Essayes-tu d’améliorer le style ? Ou au contraire de rester proche du texte dans un souci de respect du travail de l’auteur ?

Arnold Petit : Il m’est arrivé de tomber sur des livres « mal écrits » dans le sens où ils sont écrits pour remplir de la page et non spécifiquement pour raconter une histoire – la romance, encore une fois, s’en est fait une spécialité. C’est ce qu’on appelle le creative writing, une méthode d’écriture très répandue dans les facultés de nos jours. Son accessibilité a permis à de nombreuses personnes sans réelle vocation littéraire de rédiger à un rythme soutenu des livres aux formulations très automatiques.  Dans ces moments-là, il m’arrive d’employer des « sécateurs » pour tailler dans le texte afin qu’il soit plus digeste. Parfois, on tombe même sur des incohérences spatio-temporelles dans le récit original !

Les corrections : une collaboration avec les éditeurs

Par exemple, je me souviens de l’histoire d’un groupe de musique dont la bassiste (la seule fille du groupe) devait voyager dans un bus séparé pour ne pas « tenter les mecs » (le boss du label étant son père, un type très protecteur et pour tout dire, franchement con). La fille parvient à convaincre le reste du groupe de renoncer à faire bus à part, à la condition qu’on continue tout de même à faire rouler le bus de la fille comme un leurre afin que son père, qui a des yeux partout, ne soupçonne rien. Or, au chapitre suivant, on nous apprend que les deux chauffeurs de bus se relaient derrière le volant pour justement aller plus vite… Qui conduit l’autre bus en attendant, en ce cas ? Et ce n’était pas un détail qu’on pouvait négliger, car le père finissait par appeler le groupe pour lui faire part de son mécontentement du fait que le second bus est vide… J’en ai donc parlé à l’éditrice qui m’a fait des propositions pour régler le souci, même si j’ai dû en fournir une de mon crû au détour d’une phrase et inventer un subterfuge pour que ça passe en V.F. Rattraper les bourdes de la V.O fait aussi partie du métier.

Un travail non pas d’amélioration mais d’adaptation

En traduction, je tâche de respecter le plus scrupuleusement possible le texte original, mais l’américain est perclus de lourdeurs  (et je ne parle pas de leur problème d’obésité nationale). On recommande donc souvent d’alléger la V.O. par des tournures de phrases différentes, plus acceptables à l’oreille en langue française, sans en altérer le sens. Si un roman est brillamment écrit, honnêtement, il n’est presque jamais nécessaire de changer quoi que ce soit. Il arrive pourtant que certaines formulations soient tournées de telle manière qu’on doivent sacrifier quelque chose en chemin. L’adage en cours est qu’il est toujours plus facile de traduire un bon roman qu’un mauvais, et cela se vérifie relativement souvent. Certains auteurs ont une telle personnalité qu’on imagine pas changer la moindre virgule de leur plume.

Même si un livre est mal écrit, mon travail n’est pas de « l’améliorer » mais de le rendre accessible à un lectorat donné. Beaucoup diraient le contraire, mais je pense que pour être traducteur, il faut aussi être un peu auteur, même sans le savoir. Si je n’ai bien sûr pas cette prétention (pas encore), je pense que dans certains cas (comme lorsque le proof-reading n’a pas été à la hauteur, ou inexistant, dans le pays d’origine), il est nécessaire de faire « un peu mal » au texte pour le bien commun. J’ajouterais qu’il est de notoriété publique dans l’édition qu’un livre n’est jamais l’œuvre d’une personne, il est toujours écrit à quatre mains. Je pense qu’il en est de même pour une bonne traduction, et que les correcteurs font un travail génial. Il serait impossible d’offrir une bonne traduction sans eux.

D’autres choses à partager sur ton métier de traducteur ?

Arnold Petit : C’est tout simplement un beau métier, et je suis ravi de pouvoir le faire. On me confie de plus en plus de projets en adéquation avec mes goûts personnels et c’est très plaisant, même si je dois toujours rester sur la brèche.

Pour l’anecdote, j’ai rencontré Jean-Daniel Brèque, auteur et traducteur entre autres de Clive Barker. Alors que je lui demandais une dédicace d’un des exemplaires des Livres de Sang, j’ai précisé que j’étais moi-même traducteur. Très curieux, il m’a demandé ce que j’avais traduis de beau. Malheureusement, je n’avais que peu de « belles références » à citer au regard d’un homme tel que lui avec un aussi beau CV. Mais avec beaucoup de bienveillance, il m’a répondu : « Pour ma part, je suis autodidacte en traduction. Toi, tu as suivi un cursus, et la plupart des gens qui font ce type d’études se vautrent très vite et changent de voie. Mais toi, tu es là depuis plusieurs années. C’est que tu t’es accroché, tu as bossé et tu as fait ce qu’il fallait ». C’est toujours agréable et rassurant à entendre de la part d’un grand professionnel !

Merci Arnold de nous avoir accordé cette interview ! On espère pouvoir prochainement lire ton travail sur d’autres webtoons et comics !